Mohamed Aït Kaddour, ex-militant radical revient sur son passé tumultueux
âJâĂ©tais un putschisteâAu procĂšs militaire de Kenitra, il est condamnĂ© Ă mort par contumace. Feu Hassan II l'appelera âle maillon maquantâ. L'exil d'AĂŻt Kaddour durera dix sept ans. Ă Alger, Tripoli et Paris, il continue son activisme sous la direction de Fkih Basri. Recueillis par A. Mansour et T. Chad.
âą Maroc Hebdo International: Le gĂ©nĂ©ral Oufkir redevient dâactualitĂ©. Des livres sont publiĂ©s Ă son sujet, essentiellement par les membres de sa famille. Avez-vous connu le gĂ©nĂ©ral Oufkir. Le dernier intitulĂ© âles invitĂ©sâ, est signĂ© Raouf Oufkir.
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Je nâai jamais vraiment connu le gĂ©nĂ©ral Oufkir, dans le sens oĂč on lâentend. Quand jâĂ©tais directeur du port de Kenitra, un jour de 1972, on mâa dit quâil y a un officier qui veut me voir. Je descends, quâest-ce que je vois, un camion chargĂ© dâun yacht et le gĂ©nĂ©ral Oufkir. Si jâai bonne mĂ©moire, câest dans ce yacht quâil allait rencontrer Amokrane. Cela dit, câest Mehdi Ben Barka qui est dâactualitĂ©, et câest lui qui ramĂšne Oufkir Ă la surface.
âą MHI : Mohamed AĂŻt kaddour, avez-vous trempĂ© dans le coup dâEtat du 16 aoĂ»t 1972?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Non, mais Ă la façon oĂč allaient les choses, jâaurais peut-ĂȘtre fini par en faire un. Ăa pouvait ĂȘtre celui de 73, ou plus tard.
âą MHI: Parlons de celui de 1972 parce que vous ĂȘtes parti Ă lâĂ©tranger immĂ©diatement aprĂšsâŠ
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Jâai encore un document qui atteste que jâĂ©tais parti superviser la construction d'une drague Ă Kenitra, confiĂ©e Ă une entreprise dâOstende, en Belgique. Jâallais frĂ©quemment voir lâĂ©tat dâĂ©volution de ce chantier. Etant Ă Paris, jâai appris que ma maison a Ă©tĂ© visitĂ©e en prĂ©sence de ma femme. Jâai dĂ©cidĂ© alors de prendre un peu de recul.
Evidemment, jâavais un ami qui sâappelait mokrane, que je voyais Ă Kenitra. Je lâai vu en France, en Allemagne, en Suisse, parce quâil Ă©tait malade. JâĂ©tais en bons termes avec lui, en bonne complicitĂ©, et jâallais faire de lui un cadre politico-militaire, mais voilĂ quâil mâa Ă©chappĂ©.
âą MHI : Vous vouliez le recruter Ă lâUNFPâŠ
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Bien sĂ»r, jâen avais dâautresâŠ
âą MHI : Des militaires?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Des militaires, oui.
âą MHI : Qui dâautre par exemple ?
- Mohamed Aït Kaddour: Ceux qui sont morts (Dieu les ait en sa sainte miséricorde), ceux qui sont en vie et au travail, laissons-les tranquilles.
âą MHI : Vous Ă©tiez alors une sorte de commissaire politique chargĂ© par lâaile radicale de lâUNFP dâentrer en contact avec des officiers. Est-ce exact ?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Câest plutĂŽt moi qui me suis prĂ©sentĂ© finalement Ă Fkih Basri pour lui dire Ă©coute, moi, jâai Ă©tĂ© militaire, par consĂ©quent, jâai beaucoup dâamis, que je pourrais intĂ©resser Ă notre mouvement. Cette proposition, qui remonte Ă 1966, a Ă©tĂ© prise en compte.
âą MHI : Parmi ces militaires, dont vous avez assurĂ© lâencadrement politique, il se trouve quâil y en a, comme Amokrane, qui ont fait le coup dâEtat du 16 aoĂ»t 1972. Est-ce quâon peut dire que vous avez Ă©tĂ© le commissaire politique des auteurs de cette tentative de putsch?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Je nâai pas programmĂ© la date du 16 aoĂ»t 1972. On Ă©tait dans la mouvance, oui. On Ă©tait dâaccord, oui. Mais pas plus. Je vous lâai dit. Jâai rencontrĂ© Amokrane pour la derniĂšre fois Ă Baden Baden, en Allemagne; il Ă©tait fatiguĂ©, malade. Fikhi Basri mâa demandĂ© de le lui prĂ©senter. On a discutĂ© une dizaine de minutes Ă peine, parce quâil devait partir avec sa femme. CâĂ©tait en juin ou juillet 1972 âŠ
âą MHI: Donc quelques semaines avant le coup dâEtat?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Il ne mâavait rien dit. Par contre, quand Fkih Basri est parti, il mâa dit âje tâenvoie un avionâ.
⹠MHI : Donc, vous étiez dans le coup?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Il Ă©tait dans le sien et jâĂ©tais dans son projet. Moi, je lui parlais, je le documentais, je lui interprĂ©tais les choses. Mais voilĂ que lui a Ă©tĂ© happĂ© probablement par une autre machineâŠ
âą MHI: Machine! Laquelle?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: La machine Oufkir, qui avait besoin de lui. Le gĂ©nĂ©ral lâa fait rentrer au Maroc, malade quâil Ă©tait.
âą MHI: Par la suite, votre nom a Ă©tĂ© associĂ© Ă ce coup dâEtat. Vous Ă©tiez officiellement impliquĂ©âŠ
- Mohamed AĂŻt Kaddour: On mâa fait trop dâhonneur tout de mĂȘme: Il y avait deux procĂšs, celui de Kenitra et celui de Moulay Bouaza. On mâa mis sur les deux, ce qui a abouti Ă ma condamnation Ă mort par contumace. Hassan II (que Dieu ait son Ăąme) mâavait qualifiĂ© devant des juristes de âmaillon manquantâ. Câest pourquoi jâai dit, en rentrant au Maroc, le âMaillon manquantâ arrive.
âą MHI: Il y a trois pĂ©riodes dans votre exil (algĂ©rienne, libyenne et française). Dans vos va-et-vient entre Alger et Tripoli vous avez rencontrĂ© des officiers supĂ©rieurs algĂ©riens, dont un certain colonel Draya, qui sâoccuppait des services de Renseignements algĂ©riens. Dans quel cadre sâinscrivaient ces contacts?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: CâĂ©tait un peu pour prĂ©senter aux dĂ©cideurs algĂ©riens notre tendance au sein de lâUNFP. Ăvidemment dans notre esprit, prĂ©parer quelque chose au Maroc Ă partir de lâAlgĂ©rie.
âą MHI : Quelque chose comme quoi ?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Un maquis.
⹠MHI : Donc vous étiez en contact avec les officiers algériens pour préparer un maquis au Maroc. Pour renverser le régime au Maroc?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Je ne leur ai pas prĂ©sentĂ© les choses de cette façon-lĂ . Juste quâon Ă©tait un mouvement radical qui veut aller au fond des choses. Quâon est amis, et quâils se doivent de renvoyer lâascenseur.
Comme on les avait aidĂ©s, nous, en tant que, ALN, il fallait quâils nous aident.
âą MHI: Aller au fond des choses, câest renverser le rĂ©gime alors en place au Maroc?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Pourquoi pas?
âą MHI : On peut appeler votre façon de procĂ©der âintelligence avec une puissance extĂ©rieureââŠ
- Mohamed AĂŻt Kaddour: De Gaulle, le grand de Gaulle, Ă©tait en intelligence avec tous les extĂ©rieurs. On ne peut pas faire des choses de ce genre sans ĂȘtre en intelligence. Je ne luttais pas contre le Maroc. Je travaillais pour le Maroc, je dis bien, pour le Maroc. Le rĂ©gime, câĂ©tait autre chose. Jamais je nâai reçu un sou. Jamais je nâai dit quelque chose contre mon pays; au contraire.
⹠MHI : Alors, comme ça, vous pensiez que les Algériens nous voulaient du bien?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Non, sâils nous voulaient du bien ou pas, lĂ nâest pas la question. Je sollicitais une aide tout simplement. Une aide stratĂ©gique, une aide gĂ©ographique, une aide militaire, ça oui.
âą MHI: Vous Ă©tiez trĂšs proche de Fkih Basri, votre maĂźtre a penser. Comment se fait-il que vous nâayez pas devinĂ© ses intentions? Vous lâavez cru pendant tout ce temps-lĂ ?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Bien Ă©videmment. Il mâaurait demandĂ© de me jeter du 15Ăšme Ă©tage, je lâaurais fait.
⹠MHI : Maintenant on sait que vous le détestez, vous lui en voulez à mort⊠A quel moment avez-vous cessé de croire en lui?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Quand il mâa dit âle 3 mars 1973, ce nâest pas moiâ. Ce jour-lĂ fait date dans ma tĂȘte, le masque Ă©tait tombĂ©. DerriĂšre le masque, du marbre. Un bonhomme, livide, froid, calculateur, âqui va au guichetâ se faire payer âŠ
âą MHI : Vous avez Ă©crit quâil avait pris des valises dâargent Ă Tripoli. Est-ce vous maintenez?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Bien sĂ»r que je maintiens. Le lendemain du coup dâEtat de 1972, il mâa demandĂ© de lâaccompagner Ă Tripoli. Il mâa prĂ©sentĂ© alors comme Ă©tant presque le chef d'une âarmĂ©e marocaine de libĂ©rationâ. Le lendemain, on dĂ©jeune avec le ministre Libyen de lâIntĂ©rieur et le chargĂ© des renseignements libyens.
âą MHI: On dit quâil a pris aussi des valises dâargent Ă Bagdad et Damas?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Certainement, oui, câest trĂšs possible, car il est âpro-toutâ lui. Il est Ă la fois âjamahiristeâ, donc pro-libyen; baathiste, il est mĂȘme devenu khomeiniste, donc pro-iranien, et il a des relations avec des pays du Golfe.
Je sais quâil possĂšde un puits de pĂ©trole. Il mâavait proposĂ© en 1987 de mâoccuper de son exploitation, sachant que je suis ingĂ©nieur. Jâai dĂ©clinĂ© cette offre, car je ne suis pas commerçant par vocation.
⹠MHI: Vous semblez dire que Fkhi Basri a fait fortune avec des projets de révolution aventuristes et fantaisistes.
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Ce que je sais avec certitude, câest quâil a une chaĂźne de quatre restaurants Ă Paris, sous lâappellation âAmazighâ, un supermarchĂ© Ă Ivry, un immeuble au cĆur de Paris, et la liste de ses biens est encore longue.
âą MHI: AprĂšs avoir arrĂȘtĂ© la navette Alger-Tripoli, vous ĂȘtes parti Ă Paris. Pour y faire quoi?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Jâai rejoint Abderrahmane Youssoufi et Mehdi Alaoui.
Et, sur proposition de Si Abderrahmane, nous avons créé la CAN, Commission administrative nationale, chargĂ©e des relations extĂ©rieures; y figuraient notamment Lakhsassi, BenyahiaâŠ
⹠MHI: Pourquoi avez-vous appelé votre fils Amekrane?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Câest comme on appelle Mohammed, par rĂ©fĂ©rence Ă Sidna Mohammed.
Amokrane Ă©tait un ami, un martyr. Jâai donnĂ© son nom Ă mon fils comme Hassan LaĂąrej a appelĂ© le sien Zerktouni.
âą MHI: Votre retour au Maroc a Ă©tĂ© Ă©galement agitĂ©. Vous avez fait vos valises et pris lâavion pour le Maroc?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Jâai tout simplement pris la dĂ©cision de revenir aprĂšs mure rĂ©flexion.
âą MHI: Mais alors pourquoi votre nom ne figure-t-il pas sur la liste de l'amnistie royale?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Je ne sais pas. JâĂ©tais le maillon manquant. Moi, je ne cherchais pas Ă ĂȘtre amnistiĂ©, je me suis auto-amnistiĂ©. CâĂ©tait en 1989, Ă la veille du VĂšme congrĂšs de l'USFP.
âą MHI: Et vous avez Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© Ă lâaĂ©roport?
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Oui, on mâa mĂȘme apprĂ©hendĂ© dans lâavion. Tout le monde est descendu par lâavant et moi par lâarriĂšre.
Des officiers de police se sont prĂ©sentĂ©s Ă moi et mâont escortĂ© Ă une grosse voiture qui attendait. Jâai Ă©tĂ© retenu durant neuf jours dans une villa Ă Rabat. Je signe mes dĂ©clarations et on mâemmĂšne au tribunal militaire oĂč un juge mâannonce quâĂ partir de ce moment-lĂ je nâĂ©tais plus condamnĂ© Ă mort, et je suis emmenĂ© Ă la prison de LaĂąlou, puis Ă celle de SalĂ© que jâai inaugurĂ©, en tout 9 mois. Le 14 ou 15 novembre 1989, feu SM Hassan II, que Dieu ait son Ăąme a annoncĂ© Ă Abderrahim BouĂąbid sa dĂ©cision de prolonger une nouvelle fois la durĂ©e du Parlement, Ă cause du problĂšme du Sahara. Abderrahim mâa racontĂ© que câest au moment oĂč il se levait pour partir que feu Hassan II a appelĂ© GuĂ©dira au tĂ©lĂ©phone pour lui demander de me faire relĂącher. Le lendemain, le 16 novembre 1989 jâĂ©tais libre. VoilĂ mon histoire.
âą MHI: Seulement, le constat est que vous avez tout ratĂ© par rapport Ă votre projet: pas de rĂ©publique, des coups dâĂtat ratĂ©s.
- Mohamed AĂŻt Kaddour: Le fait que nous soyons libres de parler de tels sujets sans entrave me suffit largement. Avant on ne pouvait pas. Et c'est en partie grĂące Ă ces fautes, Ă ces erreurs.